« Il n'y a pas de désespoir plus absolu que celui qu'on rencontre
lors des premiers instants de nos premières grandes peines.
Quand on n'a pas encore connu ce que c'est de souffrir et guérir,
d'être désespéré et de s'en remettre.. »
Je ne savais même plus pourquoi j'avançais. L'esprit vide et le c½ur happé. Et l'on n'entendait guère le son de ma marche funeste et lourde, non, seulement celui de ce c½ur qui tentait vainement de hurler sa peine. Je n'étais plus rien, mais j'avançais, mon plateau entre mes mains tremblantes. Sans lever les yeux, je pris place à la table ou trônait déjà quelques filles, heureuses & connes, qui me considéraient probablement comme leur amie. Les pauvres, elles ignoraient que maintenant, je n'étais plus l'amie de personne. Je me détachais de mon siège, chancelante, le souffle court. Putain de merde, C. était vraiment partie.
_ Tu ne manges pas ? demanda J. , en pointant mon assiette du doigt .
_ Je n'ai pas très faim. Elles s'en foutaient , elles étaient hilares et j'ignorais pourquoi. Je les détestais, je leurs en voulais de ne pas être aussi triste que moi, et de continuer de vivre alors que C. avait cessée. Je fermais les yeux un instant, j'avais la gorge obstruée. Peut être que j'étais comme ça, avant. Dans tout les cas, C. était là. Et avec elle, je devais être belle, libre et vaporeuse. Peut être un peu stupide sur les bords aussi, la tête pleine de convictions et de certitudes, prête à croire que mon bonheur était éternel. A croire à tout, à rien, à des foutaises éphémères. Je croyais, en la vie, en elle, en moi, en nous, en tout. Et je vivais. Mais en partant, C. avait emportée toutes les croyances que m'offrais ma jeunesse dorée. Et ça faisait comme une chute de plus de soixante dix mètres. Un hurlement, la fin des temps, le néant. Pourtant je survivais encore, et je ne disais rien, avec cette même litanie constamment au bord des lèvres. « Reviens-moi. » Mais elle ne reviendrait pas. Tout simplement parce que c'était ça la mort. Et je survivais, malmenée et tourmentée, face à ma propre déchéance. J'en crevais, le c½ur broyé par cette vague de souvenirs douloureux et éphémères,et j'en crève sûrement encore, brimé par ces souvenirs inscrits, ancrés au plus profond de mon âme, qui me transpercent le c½ur à chaque nouveau battement. Je n'étais plus qu'une poupée. Un pantin désarticulé dans un corps ravagé, s'accrochant désespérément à ce semblant de bonheur incolore. Parce que le bonheur véritable, je l'avais connue, avec ma tendre amie. Et au milieu de ce réfectoire, je pleurais, je pleurais ce maudit bonheur disparus. Des larmes, il ne me restait plus que cela, avec mon âme déchue. Et des gens s'activaient autour de moi, faisaient danser mes cheveux, et me demandait ce qui m'arrivait. Ils ne savaient pas, ne comprenaient pas. Les fous, ils ignoraient ce à quoi ressemblait la souffrance. Personne n'avait jamais comprit d'ailleurs, ce qui m'étais arrivé. Certains parlaient d'un deuil, d'autres d'une dépression. Mais tout ça semblait absurde, j'étais trop jeune, pour vivre des trucks pareil. Le regard rougi par le manque de sommeil et obscurci par les larmes, je relevais la tête et sortit de la salle en titubant. Et je les laissais là, comme des cons, se détestant de ne pas m'avoir arraché mon secret. Je soupirais . Avant , vivre tout ça été si facile. En réalité, vivre avait toujours été facile. Je grandissait dans une famille unie et sans histoire, couvée et protégée par des parents qui m'adoraient. Vivre était facile, et je l'aimais, ma vie. Mais ma vie, c'était aussi ma meilleure amie. Celle qui me connaissait mieux que personne. Et elle était morte. Et ça faisait une semaine. Et je m'échouais dans les piteuse toilettes de mon collège, en dégueulant la bile de mon être et en hachant ma chair à coup de compas. Ô comme elle s'annonçait belle, cette précieuse adolescence.
© In-December-1993